Par Annie Roquis (co-fondatrice de l’association Bernard Dimey)

Dans son poème « J’ai trois amis » Bernard Dimey aurait aimé aller chez Victor, place des Vosges, et l’emmener faire un tour dehors, sous le soleil,…pas à pas… Comme lui, il a écrit très jeune.

A seize ans, alors qu’il cherchait à publier « Le Marchand de soupe », il part à la découverte de Paris : « Je voulais aller à la messe à Notre Dame, mais au lieu de descendre à la Cité, je suis descendu au Châtelet. Je me suis promené plusieurs heures dans les coins des Halles et du Châtelet. Les quais de la Seine étaient déserts, quelques pêcheurs, mais ce que je voulais voir, les bouquins, étaient enfermés dans les malles. J’ai regardé les sculptures de Notre Dame et j’ai remarqué à l’arrière, plusieurs statues que le vert de gris avait colorées et qui se dressaient comme de curieux fantômes. »

Il se rend à l’appartement place des Vosges, tout ému devant le lit de mort de ce grand écrivain, mais aussi « ébloui et convaincu que si Victor Hugo avait loupé sa carrière de poète, il aurait fait un dessinateur de premier ordre ».

Le bestiaire de Paris :

Frances Gramende, dans son mémoire de maîtrise, rappelle que «  les bestiaires faisaient partie de la littérature didactique du Moyen-Âge. …avec un parallèle entre le comportement des animaux et des hommes. C’est de sa (Bernard) rencontre avec Francis Lai que va naître ce monument littéraire… ( «  Le Bestiaire, se souvient Francis Lai, c’était notre récréation au Pichet, on se mettait au fond dans une petite salle réservée pour nous ; et, là, tous les soirs Bernard Dimey déclamait ses quatrains sur Paris ; je jouais derrière, improvisant la plupart du temps ; le Bestiaire est né comme ça au fur et à mesure. ») Puis, en 1962 Dimey se produit à l’Olympia avec ce long poème en alexandrins, qui va être annoncé par le journal Paris Jour avec le titre « La poésie a enfin droit de cité ». Il nous ramène aux nuits de Paris, et surtout à un ensemble de gens qui fréquentent des lieux et ont des mœurs caractéristiques et pittoresques. Tout est à double sens dans le texte. Il déroule sous nos yeux la faune des nuits blanches, des nuits du désespoir et de sa propre mélancolie d’un Paris disparu.

Il raconte Paris comme si on y était, avec un réalisme, comme s’il nous peignait une fresque. C’est un recueil de fables, où les gargouilles de Notre-Dame-de-Paris, mi-bêtes, mi-hommes, fantastiques et horribles, au bec et aux ailes de l’aigle, se mélangent à la diversité des créatures qui sont l’œuvre de Dieu.

On sent une mélancolie de Dimey, témoin d’un vrai Paris qu’il clame comme une sérénade poétique à sa ville d’adoption », confortée par le poème « Merci à vous, gens de ma ville…..mon Paris » avec cette fin : Paris qui valut une messe Peut bien valoir une chanson …..

Extraits :

[……]

Paris s’est installé autour de Notre-Dame

Et s’est laissé grandir comme un péché mortel.

Vieux cœur phosphorescent où se brûlent les âmes

Des pèlerins massés ici comme un cheptel.

[……]

Des ventres décorés vont prier Notre-Dame

Car la méditation les aide à digérer,

Ils demandent à Dieu d’envoyer dans les flammes

Tous ceux qui n’aiment pas les flics et les curés. [……]

[……]

Lorsque Paris sera réduit à quelques cendres,

À quelques mots gravés sur des plâtres noircis,

Jusqu’au portail d’enfer oserons-nous descendre ?

Nous qui cherchons, ce soir notre vie par ici…

Car ces temps-là viendront, bientôt sans aucun doute…

Lequel aura le temps de s’en apercevoir ?

Églises de Paris, écroulées presque toutes,

Vos ruines nous seront d’effrayants reposoirs.

[……]

Le barbu reviendra…Vous entendrez son orgue,

Il vous racontera les pays qu’il a vus,

Il chantera pour vous les refrains de la sorgue

Et vous vous souviendrez d’un Paris disparu…

En 1962 une première version sera interprétée par Juliette Gréco et le comédien Pierre Brasseur. Puis en 1974, Bernard Dimey enregistre une deuxième version d’une durée de 32 minutes avec le chanteur Mouloudji et la comédienne Magali Noël.

Et en 1962, on retrouve également ce poème :

Merci à vous, gens de ma ville…..mon Paris

Vous qui l’avez faite à mon goût,

Si je m’y sens le cœur tranquille,

C’est toujours un peu grâce à vous.

Merci pour tout ce que je trouve

Aux quatre coins de mon Paris,

Pour cette galerie du Louvre

Où la Joconde me sourit,

Pour la fraîcheur de Notre-Dame

Où vint prier François Villon

Pour séduire une jolie dame

Qui logeait près du petit pont.

Merci Monsieur Mansart et j’ose

De la part de Mimi Pinson

Vous offrir un bouquet de roses

Pour sa mansarde et sa chanson…

Merci Jean-Baptiste Molière

Pour les beaux soirs que je vous dois,

Rideaux de velours et lumières

Tout comme à Versailles, autrefois…

Merci Monsieur le Roi de France

Louis Charles Henri de votre nom,

Le chiffre n’a plus d’importance,

Et pour le seizième…pardon !

Merci pour toutes ces richesses

Dont je rends grâce à ma façon,

Paris qui valut une messe

Peut bien valoir une chanson …..

Paroles de Bernard Dimey / Musique de A. Seggian Éditions Pathé-Marconi Interprété par Jean Sablon (1962)

Formule attribuée à Henri IV, voire à Sully (ou même jamais dite ?). 0n comprend que si le prix à payer pour avoir l’accès à Paris, symbolisant la France et le trône, était simplement de devoir se convertir au catholicisme, symbolisé par la messe, alors cela valait largement le sacrifice.