Alors, Hugues Aufray a 91 ans. Et alors ? Hugues Aufray n’a pas changé. La même silhouette, la même dégaine, des bottes, un jean, valeurs et cheveux au vent et une inaltérable envie de s’adresser à toutes et tous. Santiano, Céline… Qui ne connaît pas une de ces chansons, des trésors de simplicité et de poésie, des monuments nationaux. Véritable passeur, 
Hugues Aufray est de retour, déterminé, fringant, 
avec Autoportrait, un album soigné ponctué, comme un clin d’œil au temps qui passe, 
par Hasta Luego. Interview d’un humaniste 
en phase avec son temps.

JHM Mag : Sous quelle forme et par quel intermédiaire votre éveil à la musique est-il intervenu ?

Hugues Aufray : Ma bonne maman, ma grand-mère, du côté maternel, était professeure de piano et de chant. Elle avait une voix magnifique et a chanté avec des personnes très célèbres à l’époque. Ma mère jouait du violon, ma tante jouait du violoncelle, j’ai donc grandi dans une famille de musiciens classiques. J’ai deux frères et une petite sœur, j’étais le seul dans la famille à ne pas savoir lire la musique, un handicap lié au fait que j’étais gaucher, gaucher contrarié. Les gauchers contrariés étant souvent dyslexiques, ils ont du mal à intégrer les signes, ce sont des instinctifs ! Mais pour lire la musique, il faut plus que de l’instinct, il faut avoir le sens de la lecture… La musique, c’est les oreilles, ce n’est pas les yeux, on peut être musicien et aveugle. J’ai entendu de la musique classique et de l’opéra pendant toute ma jeunesse, ça m’a conduit à mon adolescence où je suis parti passer mon baccalauréat au lycée français de Madrid où j’avais rejoint mon père. J’ai eu une guitare, un instrument qu’on voyait alors très peu en France, seuls quelques gitans en jouaient, comme Django Reinhardt. De retour en France, je chantais du folklore espagnol, je suis ainsi passé de la musique classique à la musique populaire, la musique folklorique et comme la musique folklorique prend diverses formes selon les pays, j’ai commencé à m’intéresser à toutes ces musiques folkloriques.

JHM Mag : Le folklore américain notamment…
H. A. : N’ayant pas pu faire les Beaux-Arts, j’ai commencé à gagner ma vie en chantant même si je ne voulais pas du toute faire ce métier. J’ai découvert à New-York le courant folk song et j’ai compris… De retour en France, j’ai participé à un concours et j’ai gagné un contrat chez Barclay. J’ai sorti mes premiers disques. On m’a très rapidement fait comprendre qu’il fallait que je compose mes chansons, ce qui ne m’intéressait pas du tout. Le folklore mondial étant d’une richesse incomparable, je n’en voyais pas l’utilité. Mais ma maison de disque a insisté, contraint et forcé par le destin et la nécessité, j’ai donc commencé à composer des chansons sur des airs de folklore que je connaissais déjà. La suite, vous connaissez, de fil en aiguille, j’ai ramené la musique folk song américaine en France. Face aux yéyés de Claude François, Johnny Hallyday ou Richard Anthony, je suis arrivé avec mon style et j’en suis arrivé jusqu’au moment où je vous parle. Et je continue dans cette voie ! Depuis 60 ans.

JHM Mag : Votre premier souvenir de Bob Dylan ?
H. A. : Je l’ai raconté mille fois… Je rencontre Dylan en 1961, il est dans un petit cabaret à New-York où il est à peine payé, je pense même qu’il payait pour chanter. Je l’aperçois, ne parlant pas un mot d’anglais, je ne comprends rien à ce qu’il dit, d’ailleurs beaucoup de gens ne comprennent pas grand-chose parce qu’il a un accent particulier et une façon particulière de chanter. En le voyant, je me suis dit que j’étais en face d’un génie. Pour ne rien vous cacher, ce qui se passait en France ne m’intéressait pas beaucoup, la musique française ne m’intéressait pas beaucoup, il y avait beaucoup de problèmes et de mouvements sociaux en France, il y en a d’ailleurs toujours beaucoup, j’ai donc décidé de migrer, de m’installer aux Etats-Unis, ce que je n’ai pas réussi à faire. J’avais 31 ans, ma famille n’a pas souhaité me suivre aux Etats-Unis, je suis donc resté en France. J’ai retrouvé Bob Dylan en 1962 quand je suis revenu à New-York. J’ai rencontré tous les chanteurs de folk song et j’ai ramené en France quelques chansons du folklore américain que j’ai décidé de traduire et d’adapter. J’ai alors débuté ma carrière de chanteur passeur. Je suis un passeur, un colporteur culturel. En restant très modeste, je pense avoir contribué à faire évoluer la chanson française puisqu’aujourd’hui, de nombreuses personnes avec beaucoup de talent, à l’image de Cabrel, à travers leurs œuvres, montrent qu’elles se sont fortement inspirées du courant anglo-saxon. Les Beatles comme les Rolling Stones ont influencé beaucoup d’artistes français. J’ai peut-être permis de faire découvrir à des personnes extrêmement douées des artistes comme Bob Dylan. Je pense notamment à Renaud. Renaud n’est pas un chanteur de rock, Renaud est un chanteur de folk song s’inscrivant dans ce que j’ai pu proposer dès 1964 avec les adaptations de Dylan. Tel a été mon rôle… Je n’ai jamais prétendu être un auteur-compositeur, ce n’est pas ma fonction naturelle même si j’ai composé des chansons. La puissance du folklore vient de la modestie, de la simplicité et du courage des personnes qui le portent. Ces musiques sont souvent composées de très courtes mélodies, répétitives, dans la tradition de la chanson française d’autrefois, quand on chantait “Le bon roi Dagobert” ou des choses comme ça. Cette inspiration musicale est très difficile à appréhender pour des personnes qui ont suivi des études musicales, ces personnes composent souvent des choses très belles, mais très compliquées, alors que de mon côté, j’ai conçu des mélodies simples qui se répètent au fil des couplets, un peu comme on peut le retrouver dans “Santiano”. Proposer des choses simples, permettre aux gens de chanter ensemble, autour du feu, devant la cheminée, en voiture, c’est ce qui m’intéresse. J’aime accompagner les gens dans la vie avec mes chansons, avec “Santiano”, “Debout les gars”, “Hasta Luego” et puis avec des chansons pour rêver un peu, des ballades comme “Céline”, “Le Petit âne gris”, “Adieu monsieur le professeur”… Voilà comment je me situe dans la chanson française, comme un colporteur et un fédérateur.

Le sens du partage

JHM Mag : Vous aimez fédérer, réunir…
H. A. : Les mouvements de jeunesse, les scouts notamment, ont notamment adopté mes chansons. Avant de développer, je tiens à dire que je n’ai jamais été scout, mais le scoutisme, ce n’est pas simplement un uniforme, c’est un ensemble de valeurs qui a été complètement diabolisé par la génération de Mai 68, à une époque où on caricaturait le pape de façon presque obscène dans Charlie Hebdo, une époque où on se moquait des boy scouts… Michel Rocard, cet homme politique que j’aimais beaucoup a été scout, Jean-Jacques Goldman également, qu’ils soient de gauche ou de droite, des gens de grande valeur ont été scouts ! Les valeurs de ces mouvements de jeunesse sont simples, ce sont des valeurs humanistes, le sens du partage, la vie en commun, le respect de la nature, le respect des animaux… Baden-Powell est un des pionniers du bio. Je revendique tout ça ! Au début de ma carrière, des gens souriaient un petit peu, Hugues Aufray, c’était pour les enfants de chœur, pour les boy scouts… On voit le résultat, des voyous insultent leurs professeurs quand ils ne leur donnent pas un coup de couteau, je ne me reconnais pas dans ce monde là et je ne désespère pas de réveiller les consciences avec ce nouveau disque qui s’inscrit dans cette tradition. Je parle de héros, de personnes qui ont existé, des Américains, mais avant tout des humains. Ce n’est pas le côté américain qui prime, c’est le côté humain qui m’intéresse dans le folk song.

JHM Mag : On n’est jamais seul, on ne le dit jamais assez. Cet album baptisé “Autoportrait” renvoie à de multiples figures, Johnny Cash, Josh White… Ces artistes font partie intégrante de ce que vous êtes, de ce que vous faites…
H. A. : Oui, et ce n’est pas un hasard… J’aurais très bien pu m’installer aux Etats-Unis, je suis très proche de la façon de vivre des Américains. J’ai eu l’occasion, il y a très longtemps déjà, d’enregistrer un disque à Nashville, j’ai découvert pourquoi cette ville est devenue la capitale mondiale de la musique. Toute la musique du XXe siècle est née dans le Tennessee et en Louisiane. En Louisiane, les Afro-Américains ont créé, avec le mélange des traditions catholique et protestante, le gospel, puis le blues, puis le jazz , puis le rock. “Rock”, ça veut dire bercer, chanté par les noirs, le rock n’est pas une musique violente. Les blancs se sont ensuite emparés du rock pour en faire une musique violente et rebelle. Le blues a toujours été une musique rebelle, mais avec beaucoup de délicatesse, d’intelligence et de discrétion. Mais ne nous égarons pas, parlons un peu de mon disque…

Les valeurs de l’humanisme

JHM Mag : Cet album, conclu par Hasta Luego, adresse de véritables messages, à la jeunesse notamment. Les gens peuvent changer, mais de votre côté, cet album en est l’énième témoignage, votre message n’a pas changé au fil des décennies…
H. A. : Je ne suis pas assez intelligent pour pouvoir changer de formule ! L’opportunisme est quelque chose que je déteste, des artistes que je ne nommerais pas, aussi bien dans la peinture, la sculpture, la littérature ou la chanson sont des opportunistes qui savent de quoi il faut parler pour vendre. Ce sont des commerçants, ce sont des artistes qui ont parfois beaucoup de talent, mais ils ne s’embarrassent pas avec leur conscience, ils pensent noir et quand ils voient qu’il faut penser blanc, ils pensent blanc. Je n’ai pas eu la nécessité de changer d’opinion parce que dans ma façon de vivre, rien n’a changé. Nous parlions de Johnny Cash et d’autres artistes américains, si j’apprécie ces artistes, ce n’est pas parce qu’ils sont américains, ce sont simplement des personnes qui ont des valeurs que je partage. Johnny Cash a transmis un message, une partie de sa vie a été assez violente, il a connu la prison, mais il a évolué ! Je défends les valeurs basiques de l’humanisme qui sont les valeurs de la chrétienté, le partage et le pardon. Je ne suis pas pratiquant, je vous le dis tout de suite, mais je suis très attaché aux valeurs qui font la dignité de l’Homme. J’ai rencontré des personnes extraordinaires comme l’abbé Pierre, avec cette pandémie, on a découvert des personnes extraordinaires, des infirmières, des médecins, je pense également aux membres de Médecins sans frontières, nous ne vivons pas seul en société, il faut savoir partager, mais également pardonner. D’autres n’ont pas pris le bon chemin quand ils étaient jeunes, ils ont peut-être dérivé, mais ils peuvent se rendre compte qu’ils peuvent changer ! On peut donc changer d’idées, si c’est dans le bon sens ! Regardez les Français et les Allemands… La guerre de 1870 n’aurait jamais dû avoir lieu, les Français ont déclaré la guerre à la Prusse et ça s’est retourné contre eux, les Prussiens ont été jusqu’à Versailles et ont pris l’Alsace et la Lorraine. Ça a développé la haine des Français et la Première Guerre mondiale a éclaté, et caetera, et caetera… Aujourd’hui, les gens n’y pensent pas, mais il a fallu trois guerres pour que des étudiants allemands et français puissent étudier ensemble en toute fraternité. Il y a toujours un foyer de guerre dans le monde. Comment faire pour arrêter ça ? Essayons déjà d’éviter ça chez nous, de ne pas nous faire gagner par le feu.

JHM Mag : Vous avez été un compagnon de lutte de Martin Luther King. Les Etats-Unis font face à leurs vieux démons. Quel regard portez-vous sur la situation actuelle dans ce pays ?
H. A. : Il y a chaque jour quelqu’un qui se fait assassiner dans le monde, la violence injuste d’un imbécile est quotidienne… Le jeune homme étouffé par un policier était un voyou, un dealer, ce qui n’empêche pas que ce policier se soit comporté comme il l’a fait. Enormément de policiers se font assassiner chaque année aux Etats-Unis, on n’en parle pas, notamment parce qu’ils sont blancs. Les Etats-Unis seraient tout à coup devenus un pays épouvantable… Les médias sont responsables de cette interprétation. Martin Luther King pourrait vous dire que la situation des blacks aux Etats-Unis n’est plus du tout la même que celle dans les années 1950 ou 1960. Parmi les plus grandes vedettes du monde, il y a des noirs, des acteurs magnifiques, des chanteurs et des chanteuses extraordinaires… Littérature, théâtre, peinture, cinéma, le monde compte de très grands artistes noirs américains, dans le même temps, il y a toujours des esclavagistes en Afrique, mais ça on n’en parle pas non plus ! Alors, de grâce, essayez d’être raisonnables, ne soyez pas captifs de ces tendances de médiatisation. C’est haro sur le modèle américain… L’horreur du nazisme, avec tout ce qu’il comporte, a inspiré de nombreux écrivains et cinéastes, les horreurs du bolchévisme russe ont beaucoup moins inspiré. Parlons de la Chine, ce pays exemplaire, le seul pays au monde qui soit à la fois communiste et capitaliste, des choses épouvantables se passent dans ce pays, mais on n’en parle pas ! Je voudrais en terminer avec cet exposé politique pour dire que ce qu’il se passe aux Etats-Unis aujourd’hui n’est pas bien, mais quand même, je voudrais que les jeunes sachent que le monde évolue, peut-être pas assez vite, mais qu’il évolue. Les Etats-Unis doivent certainement s’ouvrir et se réformer, se pencher sur le problème de l’intégration, un problème que nous rencontrons en France également avec ces personnes arrivant d’Afrique chassées par la misère et la guerre, mais nous devons être raisonnables, tout ça est d’une extrême complexité. Comme le dirait ma grand-mère, une chatte n’y retrouve pas ses petits. Essayons de les retrouver quand même !

JHM Mag : En cette période particulière, comment votre retour sur scène va-t-il s’orchestrer ?
H. A. : Normalement, quand on aura cessé de dramatiser cette situation qui est loin d’être dramatique ! Il y a eu des épidémies bien plus importantes que celle-là dans l’histoire de l’humanité, cette épidémie est grave dans la mesure où nous sommes informés à la seconde près où un autocar tombe dans un ravin en Bolivie. On dramatise cette histoire de Covid… Les médias ont beaucoup exagéré et ont créé une espèce de panique mondiale. Tout ça va rentrer dans l’ordre à un moment donné et ça va repartir ! Ce que je veux dire, c’est que la mondialisation est un sujet sur lequel nous devons nous pencher. Il serait également utile de se pencher sur ce qu’on appelle le progrès, un progrès qui n’en est pas vraiment un ! Le progrès a créé la pollution, on croit que la pénicilline a résolu tous les problèmes, ce n’est pas vrai, on croit que les pesticides qui ont permis de faire des moissons plus importantes ont résolu tous les problèmes, ce n’est pas vrai ! On n’arrête pas le progrès… Essayons de le contrôler ! Vous verrez, le spectacle reprendra, des jeunes pleins de talent et créatifs trouveront des solutions nouvelles, il faut continuer de travailler, être positif ! Relançons l’envie d’apprendre aux enfants à vivre ensemble. Pour illustrer cette pensée, je vais en terminer par cette phrase formidable de Camus. “ Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football ”. C’est aussi sur un terrain de football, par exemple, qu’on apprend aux enfants à savoir bien se comporter dans la vie.
Propos recueillis par Thomas Bougueliane