Vendredi 11 décembre, Dommarien, à La niche du Chien à plumes (21 h).
«S’il n’y avait plus d’espoir, il n’y aurait plus d’artistes. L’artiste doit être porteur d’espoir, même lorsqu’il est désespéré. S’il prend la peine de faire ce qu’il fait, c’est qu’il attend encore quelque chose de la vie.» En novembre 2009, Mano Solo livrait ressentis et espoirs au Journal de la Haute-Marne. Le temps passe. Emmanuel Cabut est mort. Avant son père. Rentré au port après un dernier Olympia, l’homme aura marqué plusieurs générations d’artistes éblouis par la cruelle perfection de textes tantôt tristes, tantôt enjoués. Cinq ans après le décès de Mano Solo, les Hurlements de Léo saluent avec ferveur, respect et dignité la mémoire d’un artiste au talent singulier. Un série de concerts aura entraîné la sortie d’un double album aux reflets cristallins. Chanteur et guitariste des Hurlements d’Léo, Laurent Kebous livre la genèse d’un projet marqué par les collaborations de Francesca Solleville, Romain Humeau, Pierre Lebas, Bertrand Cantat et autres orphelins de Mano Solo.

Journal de la Haute-Marne : Comment s’est orchestré ce projet ?

Laurent Kebous : «Nous étions en tournée, sur la route, et nous en sommes venus à parler de nos projets respectifs. J’ai partagé l’idée de reprendre des textes de Mano Solo. Une fois le concert terminé, nous avons mangé un morceau avec les gars, ils ont été séduits par le projet, ils y ont adhéré et ont souhaité y participer. L’équipe était fédérée, mais il a fallu prendre les choses dans l’ordre afin de mener à bien ce projet. J’ai contacté Fatiha Bendahmane, la manageuse de Mano Solo, nous nous sommes retrouvés à Paris dans un rade et avons discuté pendant trois heures. Elle était ravie de voir éclore ce projet. Fatiha m’a communiqué quelques numéros téléphone de personnes issues de la Manosphère afin qu’ils participent d’une manière ou d’une autre à ce projet. J’ai pris contact Napo Romero, le guitariste de Mano Solo et Fred Kleinberg, un peintre très proche de Mano Solo. Napo a répondu avec enthousiasme à la proposition, il était heureux que des textes de Mano puissent ressortir dans le contexte social et politique actuel. Après avoir donné son aval de grand frère, il a fait part de son intention de participer au projet. Les camarades des Hurlements étaient chauds et nous avons passé deux ans à préparer le répertoire pour en arriver à présenter sur scène 36 chansons de Mano Solo. Napo est avec nous, Fatiha nous suit et Fred Kleinberg nous a préparé un fond de scène avant de travailler sur la pochette du disque. Nous sommes bien entourés !»

JHM : Vous avez manifestement pris conscience de votre responsabilité…

L. K. : «Un tel projet n’est pas commun, nous avons mesuré notre responsabilité, mais avons vite vu où nous mettions les pieds. Quand nous avons monté le groupe avec Erwan, en 1995, nous reprenions des chansons de Mano Solo tous les deux, dans la rue. Cet artiste nous a permis de nous décomplexer vis à vis d’une certaine forme d’écriture, à savoir une poésie crue et lucide. Les gens ont tendance à croire que les textes de Mano Solo sont tristes, ils renvoient à un cri, à une certaine forme de rage, mais ils reflètent avant tout la vie. Chacun a sa façon de voir les choses, des artistes parlent de leurs amours ou de leurs achats chez Ikéa, Mano Solo parle d’autres choses. Nous avons mesuré notre responsabilité, l’envie était là, nous faisons de la musique depuis vingt ans, nous avions fait nos armes et avions à mon avis le recul nécessaire afin d’affronter ce projet. Nous n’avons pas touché aux textes et aux mélodies vocales, mais nous avons tenu à toucher aux arrangements afin de coller au protocole de base. Nous formons un big band, nous pouvons passer d’une chanson réaliste à un morceau punk-rock ou un rocksteady.»

JHM : La récupération bat son plein ces dernières années à l’image de plusieurs albums censés rendre hommage à de grands artistes de la scène française. Vous n’avez jamais privilégié des considérations financières, mais avez-vous craint certaines critiques quant à la nature de votre projet ?

L. K. : «Le public de Mano Solo est très exigeant, des suspicions ont pu naître, mais les gens ont compris où nous voulions en venir. Ce projet est né dans le cerveau de musiciens, pas dans celui d’un directeur d’une maison de disque, ce n’est pas La bande à Mano, ce disque est certifié 100 % sans Enfoirés, ce disque est propre, il est le fruit d’artisans soucieux de faire murir leur art comme Mano Solo a su le faire tout au long de sa carrière. Nous n’avons pas voulu faire un coup, cet album a été réalisé avec beaucoup de respect, beaucoup d’amour. Au fil du projet, surtout vers la fin, nous avons reçu quelques coups de fil élégants ou inélégants de personnes prêtes à nous aider à sortir cet album. Nous avons décidé de le faire distribuer par Irfan, le petit label de nos potes Les Ogres de Barback pour rester indépendants à 100 %. Nous sommes restés en famille afin de tout maîtriser.»

JHM : Le père de Mano Solo est décédé en début d’année, le thème de la religion est récurrent, l’extrême droite signe des résultats probants, comment vivez-vous cette situation ?

L. K. : «Nous avons tous vécu certaines choses et nous nous inscrivons dans un travail de devoir de mémoire. Servons-nous de nos erreurs afin ne pas recommencer les mêmes conneries ! Quand une frange de la population se laisse séduire par des discours homophobes ou discriminatoires lancés par des personnes dont le but est de nous diviser, il est important d’inverser la vapeur et de ne pas laisser ces personnes empiéter sur notre terrain. Nous sommes inquiets, mais nous ne sommes pas morts, nous n’avons pas les genoux à terre, nous sommes debout et faisons face. Je travaille dans des écoles, je suis actif au sein du tissu associatif de la région bordelaise… Nous avons tous dans notre de vie de citoyen, chacun à notre mesure, la capacité de mener des actions afin de multiplier les échanges et de préciser les choses.»

JHM : Cet engagement est commun à celui de Mano Solo…

L. K. : «Napo avait monté les Frères misère avec Mano, un groupe de punk-rock avec des textes très engagés créés au cœur d’une période marquée par la montée des extrêmes. Nous avions rencontré Mano aux Portes de Vitrolles en 1998, le Front national avait les clés de la ville et la première décision des élus a été de fermer le Sous-Marin, le seul lieu de concert de la ville. Les associations militantes en place avaient organisé un festival de paroles citoyennes afin de ne pas limiter la parole aux hommes politiques. Nous nous sommes retrouvés à jouer, Mano Solo était présent et nous avons pu le rencontrer, pour la première fois. Nous avons parlé avec lui de la place et du rôle de l’artiste dans la société. Nous étions jeunes, nous venions de sortir Le café des jours heureux, notre premier album. Nous avons pris conscience de notre responsabilité, avons compris que nous avions des choses à dire, que nous n’avions pas à laisser le terrain à ces personnes politiquement décomplexées avides d’empiéter sur notre territoire.»

JHM : De nombreux jeunes adhèrent à des idées radicales. La France comptait de nombreux artistes engagées dans les années 1960, 1970 et 1980. Ces artistes fédéraient une partie de la jeunesse. Où sont les héritiers de Ferré, Béranger ou Renaud ?

L. K. : «Les artistes mis en avant aujourd’hui sont un peu plus lisses, ils ont compris comment se faire connaître des médias afin de pouvoir continuer à bouffer. Les artistes plébiscités savent se mettre en valeur, ils sont souvent liés à des actions très en vue, à l’image des Enfoirés. Coluche a mis en place les Restos du cœur, on sait pourquoi il l’a fait, mais on pourrait se poser la question de savoir si l’objectif des artistes se produisant dans le cadre des concerts des Enfoirés est d’aider son prochain. Quand on voit le prix des hôtels où ces artistes séjournent, les salles dans lesquelles ils se produisent et le prix des billets, on peut se poser des questions ! De manière générale, on le sent à la radio comme dans la presse, il ne faut pas trop la ramener et rester consensuel afin d’être mis en avant.»

JHM : Pendant que les ondes étaient hantées par les nouvelles stars de la nouvelle chanson française, Mano Solo ou Allain Leprest œuvraient dans une certaine confidentialité…K. « Mano Solo ou Allain Leprest ont été mis au banc… Après ces deux premiers disques, Mano Solo a été mis de côté. On peut avoir mauvais caractère et pondre des pépites tous les deux ans ! Tu me parle de Leprest… Leprest, c’est phénoménal ! Francesca Solleville s’est joint à nous pour cet album, elle a choisi la chanson Le monde entier, ce texte parle du suicide. Francesca a choisi cette chanson pour Leprest.»

JHM : Les Ogres de Barback, Bertrand Cantat et de nombreux artistes ont participé à ce projet. Comment ces collaborations se sont-elles mises en place ?

L. K. : «Nous connaissons certains de ces artistes depuis longtemps, d’autres sont venus nous chercher sur la tournée, ces personnes étaient enthousiastes, elles ont toutes un rapport particulier avec l’œuvre de Mano Solo. Au départ, sortir un objet discographique n’était pas notre souhait, nous voulions avant tout être sur scène. Au fil des rencontres, nous avons décidé de sortir un double album. Nous avons passé de bons moments. Fédérer les énergies est important, nous avons revu des dinosaures, des amis de Napo, des anciens potes de la Mano Negra. Des genres musicaux et des générations se confrontent. J’écoutais les Clash dans ma jeunesse, avec Sandinista, ils avaient sorti un triple album au prix d’un simple, nous avons donc bataillé afin que ce double album soit financièrement accessible.»

JHM : Travaillez-vous d’ores et déjà au développement d’un nouveau projet

L. K. : «La tournée devait s’arrêter cet automne, mais nous sommes partis au moins jusqu’à l’été prochain ! Nous allons également travailler sur notre prochain disque. Nous n’avons jamais fêté nos anniversaires, nos vingt ans approchent, nous allons nous retrouver à nouveau autour d’un projet, certainement avec Napo. Nous sommes dans une bonne dynamique, les envies se bousculent, nous n’avons plus qu’à nous concentrer sur un nouveau projet.»

JHM : Les réalités d’une société anxiogène poussent de nombreuses personnes à s’enfermer dans une forme de désespoir. Et vous, y croyez-vous, encore et toujours ?

L. K. : «Nos textes ne sont pas très joyeux, ils contrebalancent avec notre musique, mais il faut être optimiste. Nous sommes tous papas, nous y croyons encore ! L’optimisme passe par les bonnes énergies, le fait de faire des choses ensemble. La solution passera par une réponse collective. “Prends tes deux mains pour demain” chantait Mano Solo, rester dans son coin et se morfondre est inutile, plein de choses sont à réinventer, nous devons nous réapproprier les espaces volés par certains. De quelle façon ? Je ne sais pas. Nous serons peut-être obligés d’utiliser les mêmes armes que celles utilisées par les personnes qui nous oppressent.»

Propos recueillis par Thomas Bougueliane

Mano Solo à bon port – Interview parue en novembre 2009

Solo, envers et contre tous… Depuis le 28 septembre, le huitième album – “Rentrer au port” – de Mano Solo est dans les bacs. Né à Châlons-sur-Marne, Emmanuel Cabut – fils de Cabu et petit-fils de cheminot haut-marnais – a livré ses premières armes sur scène en tant que guitariste avec les Chihuahuas, groupe punk – déjanté – des années 1970. Quinze ans plus tard, Mano Solo livre ses propres textes à un public frappé par les mots d’un écorché vif aux multiples talents. Dessin, peinture et poésie marquent le parcours d’un artiste au ton singulier. En 1995, le recueil de poèmes intitulé “Je suis là” marquait la rugueuse tendresse d’un homme mariant joie et désespoir. Le temps d’un entretien, Mano Solo fait part de ses espoirs.



Journal de la Haute-Marne : Vous faites passer des émotions brutes et noires dans vos textes, mais l’espoir ne tarde jamais à resurgir. Espérer, encore et toujours…

Mano Solo : «Oui, je pense, sinon, autant tout laisser tomber et aller se construire un tipi dans le Larzac. S’il n’y avait plus d’espoir, il n’y aurait plus d’artistes. L’artiste doit être porteur d’espoir, même lorsqu’il est désespéré. S’il prend la peine de faire ce qu’il fait, c’est qu’il attend encore quelque chose de la vie. Quand on est impliqué dans une création, on se fixe un but et le minimum est de l’atteindre.»



JHM : Quels messages avez-vous souhaité faire passer dans ce nouvel album ?

M. S. : «Chaque artiste a un message qu’il répète au fil de sa vie sous mille formes. Le seul message que j’ai, c’est de lutter contre l’adversité. Rien ne m’emmerde plus que l’adversité des rapports humains, des sentiments et de la vie dans cette société. C’est ce que j’exprime depuis vingt ans.»



JHM : L’adversité est-elle une notion de plus en plus présente dans la vie de vos concitoyens ?


M. S. : «Franchement, je pense que les hommes préhistoriques qui peignaient dans une grotte étaient autant, sinon, plus confrontés à l’adversité que nous le sommes. De nos jours, la vie est plus facile qu’au Moyen-Age. Il faut relativiser et arrêter de dramatiser. La planète ne s’arrange pas, mais on a bien eu Obama après Bush. Bush était le mec le plus déprimant du monde. Il n’est plus au pouvoir ! Nous mangeons à notre fin dans ce pays et il faut arrêter de nous croire plus malheureux que nous le sommes. Nous ne sommes pas les personnages d’un grand drame. Nous avons beaucoup de chance d’être en vie, d’avoir les fringues qu’on a sur le dos, d’avoir des enfants et de pouvoir les élever. Je suis très réaliste et je sais que nous avons des armes pour lutter contre l’adversité.»



JHM : Vous êtes revenu vers un label, quelle expérience avez-vous tiré de l’autoproduction ?


M. S. : «Pour moi, l’autoproduction n’était pas une expérience. C’était plutôt une démonstration. Je savais très bien que ce n’était pas viable et j’ai pu le démontrer. Au cours de l’élaboration de mon avant dernier album, j’ai tenu à faire partager aux gens, par l’intermédiaire de mon forum, les difficultés que je rencontrais. J’ai essayé d’éduquer les gens au lieu de les diaboliser. Personne ne prend le soin d’expliquer aux gens comment un disque arrive jusqu’à eux. Quand ils voient la tête de Pascal Nègre, ils n’ont pas envie de lui donner leur tune. Je les comprends, mais ils doivent intégrer qu’il y a plein de gens derrière Pascal Nègre. On s’émeut devant les chômeurs de chez Molex et dans le même temps, on télécharge. Le résultat est là : 30% des personnels de chez Warner et de Virgin ont été licenciés. Ce sont des chômeurs comme les autres, mais on ne parle pas d’eux dans les journaux.»

«Retrouver l’ambiance des MJC, à leurs débuts»



JHM : Les principaux labels ont fait émerger des artistes d’un courant baptisé “nouvelle scène française”. Quel regard portez-vous sur la création artistique en France ?

M. S. : «Je ne suis pas très curieux de nature et je peux pas me poser en critique de la création française dans le sens où je ne la surveille pas. Rien ne m’intéresse, ou presque. Il y a des choses formidables comme Denis Charolles et la compagnie des musiques à Ouïr, mais ça, vous n’allez pas le mentionner dans le journal, parce que personne ne connait. Je parle de ces personnes depuis 20 ans et ça fait 20 ans qu’aucun journaliste n’en parle. En fait, il y a tout un pan du paysage culturel qu’on ne connait pas dans ce pays. Les journalistes attendent que nous sortions des disques et de se faire approcher par un service de presse avant de parler des artistes. Ils ne font pas leur travail. Du coup, je ne peux pas être au courant de la création culturelle dans ce pays. Si un album ne se vend pas, personne n’en parle.»



JHM : Vous ne croyez donc pas à l’apport des réseaux associatifs et culturels et à l’impact du retour sur scène de nombreux artistes ?


M. S. : «Vous me faites marrer ! Depuis deux ans, les festivals ne font plus le plein, les organisateurs galèrent et les petites salles ferment. C’est une vérité, ce n’est pas une histoire de journaliste qui souhaite égayer le tableau. Les gens ne sortent pas et encore moins pour découvrir de nouveaux artistes. Avec la crise du disque, tous les artistes tournent et du coup les tourneurs ont trop d’artistes et pas assez de spectateurs. Nous ne sommes pas des Anglo-Saxons, nous ne pouvons pas sortir de France pour faire de la scène. Tout le monde s’en fout en dehors de la France de la chanson française. Mano Solo ne peut pas s’exporter. Du coup, tous les Mano Solo de France se retrouvent sur scène, mais il n’y a pas assez de lieux pour les accueillir et les gens n’ont pas assez d’argent pour aller voir tout le monde. Dire que nous allons vivre de la scène est aberrant. C’est un sophisme pour excuser le téléchargement.»



JHM : Vous avez vingt ans de carrière derrière vous et approchez la cinquantaine. En dehors de la musique, vous vous adonnez à différentes formes d’expression artistique. Quels projets espérez-vous mener à bien dans les années à venir ?

M. S. : «Merci pour cette bonne question ! Je suis un artiste et je ne vis pas des droits d’auteur puisque je ne passe pas en radio. Je vis de la production de disques et un peu des concerts. Je n’espère pas passer en radio puisque mon disque ne se vend pas. Je suis un adepte de la décroissance, je suis convaincu que je ne peux plus faire mon métier comme avant et que je ne dois plus le faire comme avant. Mon projet consiste à m’arrêter de tourner et de m’installer dans un cabaret où il me serait possible de créer une programmation. Je vais m’enterrer quelque part dans le Sud de la France et créer un cabaret où les chevaux auront sans doute leur place. Ce lieu culturel pourrait accueillir des expositions de peinture, de photos ou de journalisme, des forums citoyens ou des séminaires d’écriture et d’improvisation musicale. J’aimerais retrouver l’ambiance des MJC, à leurs débuts, que les gens puissent venir librement, en journée comme en soirée pour découvrir plein de choses différentes. Il faut que trouve une commune qui m’accueille. Je suis prêt à financer une partie du projet. Il faudra m’aider à financer l’autre. Je lance un appel : si une commune veut accueillir Mano Solo et son cabaret, je suis là ! Au bout de 20 ans de tournées, je trouve très violent de se produire de ville en ville et de se casser comme un voleur. C’est stérile. J’ai envie de construire quelque chose dans le temps.»

Propos recueillis par Thomas Bougueliane